COMBATTANTES

Seule fille à pratiquer le free fight

La buée recouvre les miroirs, une chaleur moite sature l’air, les poings claquent contre les sacs. Noyés dans une musique rythmant les corps en mouvement, les cris et les râles des filles du Platinium s’élèvent. Les souffles s’accélèrent.

Tevi Say, 37 ans, donne son cours de MMA (mixed martial arts, ou free fight) féminin. Entourée de ses élèves, cette ancienne combattante explique les exercices et prodigue ses conseils avec fermeté : « Et toi, là-bas, ne t’arrête pas, ça fait vingt kilos, c’est rien vingt kilos ! À la maison, t’as qu’à lancer ton petit frère pour t’entraîner. »

Il y a quinze ans, Tevi était la seule fille à pratiquer le free fight en France. La compétition était illégale. Pourtant elle était prête, on pouvait lui dire :

« Demain, tu fais ton sac et tu pars en Russie affronter une fille qui fait deux fois ton poids. » Elle y allait. Sans hésiter. Rien pourtant ne la prédestinait à ce parcours : « J’étais punk, je portais des Doc Martens, ça n’allait pas du tout avec le packaging. »

Son bac en poche, la jeune femme accompagne une de ses amies à un cours de kung-fu ; le prof est mignon, elle s’inscrit. En découvrant l’univers du combat sportif, elle se découvre. Lui viennent des motivations qu’elle s’ignorait. Une quête d’elle-même, l’envie de se tester, le besoin de se dépasser : « Le sport de combat est une métaphore de la vie, il faut se battre tout le temps, on est tout seul. Je voulais voir comment avec mon corps, sans arme, je pouvais me débrouiller et m’en sortir face à quelqu’un qui voulait la même chose que moi : survivre. »

ROUND 1  : LA PIONNIERE

Qu'est-ce que le MMA ?

Le free fight, ou MMA, est un sport de combat mélangeant plusieurs techniques, la plupart issues de la boxe pieds-poings et du combat au sol. Ce sport, non homologué et interdit de diffusion TV en France, a conquis le grand public international sous l'impulsion de l'UFC.

Dans l'imaginaire collectif, le free fight permet tous les coups. En réalité, c'est un sport très réglementé : interdiction de frapper les parties génitales de son adversaire, de lui crever les yeux, de le mordre ou encore de lui tirer les cheveux.

D'autre part, les combattants ne sont pas « comptés », comme c'est le cas en boxe anglaise. Dès que l'arbitre juge que le combattant est en passe d'être KO, il peut décider de stopper le combat. Un combattant qui estime que la partie lui échappe peut aussi décider d'arrêter les frais en tapant trois fois sur le sol ou sur le bras de son adversaire. Outre les techniques de percussion, un des éléments essentiels du MMA est le grappling (lutte). Qu'il s'agisse d'un étranglement, d'une torsion ou d'une luxation, la finalité est toujours la soumission de l'adversaire.

Aujourd'hui, les Français, obligés de combattre voire de s'exiler à l'étranger, s'organisent et militent en faveur de la reconnaissance de leur sport. Leur arme première: la pédagogie.

 

Être la plus forte

Tevi pratique les arts martiaux chinois pendant quatre ans, quitte la banlieue pour Paris, cherche un nouveau club. Son mec s’entraîne au pancrace – sport de contact qui, pendant l’Antiquité, permettait déjà presque tous les coups – avec Loïc Pora, au club Haute-Tension. Elle s’y inscrit également.

Elle assiste à leurs entraînements, découvre la lutte au sol, les clés et les étranglements. La soumission. Le MMA l’intrigue. Son efficacité l’attire. Peu à peu, elle s’éloigne du kung-fu.Pour elle, ce sport est trop esthétisant, trop compliqué :

« Je n’arrivais pas à respecter les règles. J’ai donc été disqualifiée plusieurs fois et j’ai compris que ça n’était pas pour moi, qu’il me fallait des règles qui aient un sens. Ce qui a un sens pour moi, c’est la préservation de l’intégrité physique. Moi, ce que je voulais, c’était rentrer dedans, que ça marche et être la plus forte. J’ai trouvé ça dans le MMA. »

Une paire de gants, des protège-tibias, elle s’équipe. Avant son premier entraînement de free fight, une question la taraude : « Y a des filles ? » Loïc la rassure : « T’inquiète pas, y a des poids légers, ils s’entraîneront avec toi. »

Va pour les mecs. D’abord une fois par semaine, puis tous les jours. Athlétique et endurante, elle acquiert de la technique, surtout au sol, et s’aperçoit qu’un petit gabarit tel que le sien peut l’emporter sur un homme. Un vrai challenge, ses motivations s’en trouvent décuplées.

Combattre « pour de vrai »

Alors elle s’entraîne. Entourée de Jean-Marie Merchet et de Loïc, ses coaches au Haute-Tension, elle se sent comme en famille. Nostalgique, Tevi se rappelle cette époque où « tout le monde s’en foutait. On était là, dans la petite salle, on était dix. Tout ce qu’on voulait, c’était pratiquer, apprendre ». Séduite par le côté underground de ce sport, prête à y investir toute son énergie, le désir de combattre « pour de vrai » se fit de plus en plus fort.

À l’époque, des circuits féminins se développent à l’étranger. Brésil, USA, Japon. « Peut-être un petit peu en Russie aussi, parce qu’en Russie on trouve toujours des gens qui veulent se battre. Peu importe qui. » Son problème : sa catégorie de poids. Elle est trop légère pour les Américaines et les Brésiliennes. Il lui reste le Japon. Elle décide de partir.




Au Japon,
Tevi devient Teviko

Ne rien lâcher

« Lève la jambe. Plus haut ! Trente secondes. Encore ! Allez ! Vingt secondes. Pas comme ça. Tu vas te faire mal. Frappe avec le tibia ! Dix secondes. »

Marine frappe jambe tendue sur le pao, un bouclier tenu par sa sparring-partner. Tevi, nus pieds sur le tatami, leur tourne autour, les observe. Quand elle en sent flancher une, elle la secoue, la motive. Avec le sourire. Ne pas perdre le rythme. Ne rien lâcher. Jamais.

L’essoufflement, la fatigue se font sentir. Les filles du Platinium sont là depuis bientôt deux heures. Comme tous les jeudis soir, elles participent à l’entraînement de Tevi Say, le premier cours de MMA féminin à Paris.

L’ancienne championne a retrouvé Paris, ses proches, sa team. Elle a raccroché les gants pour devenir coach, faire connaître sa discipline, transmettre, passer le relais. Elle et son compagnon ont monté un club dans le 20e arrondissement, le Parabellum CC. Les cours sont ouverts à tous, et à toutes. Chaque début de saison, elle essaie de se persuader : « Cette année, il va y avoir des filles ! » Mais les filles ne viennent pas. Rien n’y fait.

Pourtant, la discipline tend à se féminiser. Outre-Atlantique, les Américains de l’Ultimate Fighting Championship (UFC) - la plus importante organisation de MMA - ont créé en 2012 une section féminine. En attendant, Tevi ne baisse pas les bras et continue de chercher le moyen d’attirer le « deuxième sexe ».

Transmettre l'essentiel

Les filles du PLATINIUM

« Les femmes ont besoin d’être représentées, de s’identifier. Il leur faut, pour se lancer, un modèle, une icône. » Elle endossera ce rôle. « Quand elles me voient, les filles se disent : “Si elle peut le faire, je peux le faire aussi.” L’identification fonctionne moins bien avec un homme. Surtout un grand baraqué au crâne rasé… », explique-t-elle.

Au début ce ne fut pas évident, elle n’était pas convaincue par le fait d’être prof : « Quand t’es compétitrice, t’es très égoïste. Il m’a fallu un peu de temps avant de me débarrasser de la Tevi combattante. »

Les femmes viennent enfin au free fight, pourtant Tevi se heurte à un second problème : elles ne restent pas. Un cours, deux cours, et puis s’en vont… Elle se remet en question, comprend qu’elle est trop dure, trop autoritaire :

« Je suis passée à quelque chose de plus ludique tout en parvenant à transmettre l’essentiel, quel que que soit le niveau des filles. »

Julia, grande et élancée, s’entraîne au Platinium dix ou douze heures par semaine et le reconnaît : « Tevi fait ça avec beaucoup d’humour. Avec un homme, on est tout de suite plus dans l’esprit de compétition, presque militaire. » Cette jeune créatrice de bijoux s’est inscrite il y a six mois après un an de boxe française.

Se sentir en confiance

C’est en écoutant les filles en parler dans les vestiaires que Julia s’est décidée. Elle craignait que ce soit trop violent. Aujourd’hui, elle ose s’entraîner avec les hommes : « Je ne parviens pas encore à les retourner et à les immobiliser, mais je suis contente de participer à leur cours car les deux approches se complètent. »

Toutes les filles du groupe l’admettent, qu’une femme les entraîne était pour elles vraiment rassurant. « Ne serait-ce qu’en raison de certaines postures, notamment lors des phases au sol, lorsque tu es sur le dos, ton adversaire entre les jambes. » La présence d'autres femmes leur permet de se sentir en confiance. Laïla Sekaf est passée par la boxe, a remporté plusieurs titres, a été entraînée par un homme, comme les hommes. Cependant, la présence de Tevi est très importante. Elle sait qu’elle ne serait pas aussi à l’aise avec un mec.

Pour Charline Van Snick, judoka belge médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Londres passée au free fight, « les femmes sont plus dans l’émotion. Elles ont besoin d’être entourées, d’être bien dans leur peau pour performer ».

Quels que soient leur parcours et les motivations les ayant menées ici, elles s’accordent à le dire : une femme ne coache pas comme un homme.

ROUND 3  : LA RELEVE

La recherche de l'efficacité

« Pour ne pas inquiéter mes parents, je ne leur dis pas vraiment ce que je fais, je ne veux pas qu’ils viennent me voir combattre. » Après plus de dix ans de kung-fu et de sanda, style de combat libre chinois, Stéphanie a décidé de s’orienter vers le MMA. Au premier abord, cette jeune femme ne correspond pas au cliché véhiculé par le free fight du combattant « bulldozer ». Sympathique et décontractée, c’est sur les rings qu’elle montre les poings. Stéphanie Guyodo est une nouvelle combattante de 27 ans.

C’est la recherche de l’efficacité et la volonté de pratiquer le sport de combat le plus complet qui l’a conduite au MMA. Elle conjugue comme elle peut sa passion, sa vie professionnelle et sa vie privée. Comme beaucoup de jeunes femmes converties à ce sport, son mari est lui aussi combattant. Déterminée, elle s’entraîne presque tous les jours.

Son parcours dans les sports de combat n’a pas été de tout repos. Confrontée à de multiples blessures : fracture du péroné, ruptures des ligaments à la cheville puis au genou… Stéphanie a su se relever de ces épreuves. « J’étais entourée de bons médecins qui ont pu m’apporter des soins adaptés. Après chaque blessure, je revenais plus forte. »

Aujourd’hui, Stéphanie se partage entre plusieurs clubs même si elle reste attachée au club de sanda de Noisy-le-Grand où entraîne son coach, Jules Naud, plusieurs fois champion de France de kung-fu. Pour lui, « Stéphanie peut réussir dans le MMA. Elle a une bonne boxe pieds-poings et si elle complète son entraînement par d’autres techniques, elle peut y arriver. »

Pour parfaire sa technique et combattre en MMA, Stéphanie Guyodo suit, cinq jours sur sept, des entraînements de musculation, de sanda et de grappling.
Souvent, elle est la seule femme.
« Lorsqu'on monte sur le ring, on n'entend plus rien. C'est une telle montée d'adrénaline ! » Stéphanie aime les sensations fortes que procurent les matchs.
Lorsqu'elle y pense, son cœur est « prêt à exploser ».
« En sanda, tu ne peux pas foncer dans ton adversaire après une projection. C'est frustrant. »
Le MMA permet à Stéphanie d'aller au bout du combat, mais pour cela,
elle doit apprendre à maîtriser les techniques au sol.

Les fédérations sportives font bloc

La free fighteuse ressent malgré tout beaucoup de difficultés à combattre. Les combats sont rares et incertains, nombreuses sont les filles qui abandonnent au dernier moment. Elle en a déjà fait les frais : « Il y a si peu de femmes que souvent, il n’y a personne à la pesée [NDLR : moment qui permet de définir la catégorie de poids des combattants]. Si ça reste comme c’est, je vais me tourner vers l’étranger. » Un voyage à Rio est d’ailleurs organisé avec son club. Sur place, le groupe ira à la rencontre d’équipes brésiliennes et tentera d’organiser des combats, les unes et les autres tâcheront de se faire connaître.

Stéphanie est à l’image de cette nouvelle génération de combattantes qui espèrent la légalisation de leur passion. Les ministres des Sports se succèdent, rien ne se passe, leur argument reste le même : l’extrême violence. Pour les sportifs, il ne tient pas. Leur discipline est autorisée dans de nombreux pays du monde et d’autres sports font bien plus de blessés et de morts.

En Suède par exemple, c’est l’inverse : la boxe est interdite, le MMA autorisé. Les acteurs du free fight le savent, les motivations sont autres. Le MMA fait de plus en plus d’émules, parmi lesquels des sportifs d’autres disciplines de combat, et engrange outre-Atlantique des sommes d’argent colossales. Entre histoires de gros sous et crainte de voir leurs licenciés s’en aller, les fédérations en question font bloc.

En attendant, les clubs de MMA sont en France de plus en plus nombreux et attirent chaque jour plus de femmes, dont certaines entendent s’imposer dans ce sport encore dominé par les hommes tout en lui apportant une image nouvelle. Qui sait, la légalisation de cette discipline longtemps controversée passera peut-être par elles…

Ronda Rousey,
étoile du MMA mondial

Si en France le free fight féminin ne concerne que peu de personnes, il se développe dans d'autres pays. À l'origine, toujours l'UFC. L'organisation a bien compris que les femmes représentent un marché à gagner et a donc mis en place une stratégie pour séduire ce public. Après avoir absorbé la Strikeforce, une organisation de MMA disposant d'une section féminine, l'UFC a organisé en février 2013 son premier combat féminin. Qu'il s'agisse d'hommes ou de femmes, ses techniques de marketing restent les mêmes.

La première championne de l'UFC s'appelle Ronda Rousey. Numéro 2 mondiale de judo, cette jolie blonde de 27 ans est aujourd'hui la star de l'UFC. Encore invaincue, elle a contribué à populariser le MMA auprès des femmes du monde entier en affichant une attitude décontractée, y compris en couverture des magazines. Occasionnellement, elle quitte sa cage pour les studios hollywoodiens (Expendables 3, Fast and Furious 7,…).

 

Nous remercions chaleureusement :

Tevi Say, Laïla Sekaf et Stéphanie Guyodo, pour leur disponibilité et leur sympathie ; Loïc Pora, l’équipe et les filles du Platinium Hybrid Center, pour leur accueil ; les gars du Parabellum Combat Club ainsi que nos tortionnaires (ils se reconnaîtront) et Henri Grinberg de l’Emi-cfd.



Conception, réalisation, production :

Amaury Cibot, Valérie Dubois, Julien Hory et Noémie Rollet.