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Le pain

L’odeur du feu de bois imprègne jusqu’aux vêtements. Guldjo est assise sur son tabouret, face aux braises. Elle prépare des kadeh. Un geste trois fois millénaire, qu’elle répète dans le jardin d’un pavillon à Sarcelles. Ça paraît simple. De la farine, de l’eau, du sel. Pas de levure. Une heure de repos. Elle coupe des petites boules, les aplatit avant de les faire cuire. C’est comme ça que faisait sa mère, au village.

« Shlama ! » Son beau-frère Hervé arrive, un petit garçon sur ses talons. Il salue en soureth, l’araméen moderne. Entrer dans une famille chaldéenne, c’est se confronter à la gymnastique généalogique : « Daniel, c’est le petit-fils de la belle-sœur de ma grand-mère. En fait, sa grand-mère, c’est la sœur de mon père… » Chez les Chaldéens, on voit les choses en grand. A commencer par les fratries : jusqu’à dix enfants par foyer.

La famille, c’est la clé de voûte de la communauté

« Aujourd’hui, si on regarde, au village, on est tous liés. Même si c’est lointain, on sait qui est qui. » Dans ce quartier de Sarcelles, il n’y a quasiment que des familles chaldéennes. « Quand on est arrivés en France, raconte Hervé, on était dispersés. Au bout d’un moment, on a décidé de se regrouper et de ne plus se quitter. »

Même chose à Villiers-le-Bel, à deux pas de la gare. Derrière la grille, un ensemble pavillonnaire. Les noms qui figurent sur les boîtes aux lettres ne trompent pas : Yaramis, Ozkur… Ici aussi, plusieurs familles de Chaldéens cohabitent. Hervé y occupe une maison sur plusieurs étages, avec sa femme et ses quatre enfants. Table basse, coussins, tapis : un salon oriental épuré, dans lequel les icônes religieuses son omniprésentes. Dans un cadre au mur, les portraits des prêtres côtoient les photos des enfants.

La famille

Carte d'Herbole

Histoire d'Herbole

D’après le Coran, c’est là, et non sur le mont Ararat, que l’Arche de Noé se serait posée. La grande majorité des Chaldéens du Val d’Oise vient de ce village, situé à l’extrême sud-est de la Turquie, à 8 km à peine de la frontière irakienne. Une oasis perdue sur le versant oriental d’une chaîne de montages qu’on appelle le mont Djoudi.


   

De ce village, il ne subsiste aujourd’hui que des ruines. L’histoire d’Herbole, comme celle des huit villages assyro-chaldéens voisins, c’est celle du malheur.  

1915 Après la déclaration de guerre de l’Empire ottoman en novembre 1914, le Jihad contre les infidèles est proclamé. Les Chrétiens sont persécutés. On les massacre et on les jette dans le Tigre. Des dizaines de milliers de corps. L’historien Joseph Alichoran : « Pendant un mois, les habitants de Mossoul ne peuvent boire l’eau du fleuve, rouge de sang et de restes humains. »

Les Chaldéens d’Herbole fuient se cacher où ils peuvent. Dans des villages alentours. Dans ce qui est aujourd’hui l’Irak, où certains ont de la famille. Les survivants reviendront des mois après, traumatisés à vie.

Ce génocide oublié des livres d’Histoire a fait 250 000 morts

A Sarcelles et à Arnouville, deux stèles rendent hommage aux disparus. Le grand-père maternel d’Hervé avait dix ans lors du génocide. «Dix fois, on a essayé de lui en parler. Il commençait, il pleurait. Il n’a jamais réussi à finir. Jamais ».

1980 Deux ans après la création du Parti des travailleurs kurdes (PKK), le coup d’Etat militaire de Turquie transforme ces montagnes en une zone de non-droit. Ces Chrétiens d’Orient de rite catholique se retrouvent pris en étau, otages d’une guerre qui n’est pas la leur. Les exactions à leur encontre se multiplient : rapt et viol de jeunes filles, converties de force à l’Islam, assassinats de religieux… Hervé raconte ce parent d’un prêtre, qu’on a attaché à un arbre et regardé brûler vif. Les autorités ferment les yeux.

Les habitants d’Herbole n’ont pas d’autre choix que de fuir. Par groupes, par familles, en quelques semaines le village se vide. La plupart partent en France, une partie en Belgique, en Allemagne et en Suède, là où d’autres « pionniers » les ont précédé. Un aller sans retour pour l’Europe. Le village de Herbole est définitivement abandonné fin 1989. Un an après, le gouvernement turc s’empare du village, les terres autour regorgeant de charbon.

 

Pour en savoir plus sur l'Histoire des assyro-chaldéens

Les Chrétiens aux bêtes. Souvenirs de la guerre sainte proclamée par les Turcs contre les Chrétiens en 1915, par Jacques Rhétoré, avec la collaboration de Joseph Alichoran et Jean-Pierre Péroncel-Hugoz. Cerf, 2005.

Babylone chrétienne. Géopolitique de l'Eglise de Mésopotamie, par Joseph Yacub, Desclée de Brouwer, 1996.

Le martyre oublié des chrétiens chaldéens, par Jean Monneret. Via Romana, 2012.

L’ancien cimetière d’Herbole

Le cimetière historique d’Herbole. Il est aujourd’hui menacé de disparition par l’avancée de la mine de charbon, qui a ensevelit progressivement le village

Le clan

Les habitants du village d'Herbole, vers la fin des années 1970, quelques mois avant l'exode vers la France

 

Chanson Herbole

La mémoire

blabla légende photo

Dans le village d’Herbole il y avait cinq clans (« Beth »), explique Joseph Alichoran : les Beth Zoura, les Beth Habel, les Beth Samano, les Beth Nawlo, et les Beth Alichoran –dont cet historien spécialisé en chrétienté mésopotamienne, fait partie. Chaque clan était divisé en lignées. Le clan Beth Zora comprenait par exemple cinq lignées : les Beyalda, Bespahan, Berashko, Besimo, Berawo ...



Assyro-chaldéen originaire d’Irak, Joseph Alichoran n’a jamais vécu à Herbole, mais sa famille en est originaire. Neuf générations de prêtres s’y sont succédé. Il sort une photographie noir et blanc de deux de ses ancêtres, portant la coiffe traditionnelle des prêtres d'Orient.
Cet intellectuel éclairé possède le plus vieux manuscrit au monde d’Herbole. Un recueil de prières, miraculeusement préservé, datant de 1869.




« Aujourd’hui encore, dans le Val d’Oise, on retrouve ces familles. Mais certains patronymes chaldéens ont aujourd’hui une consonance turque, parce qu’à un moment la Turquie a voulu uniformiser son territoire. » Les noms des villages chrétiens et des patronymes ont été traduit en turc. Par exemple, certains Alichoran sont devenus Kalasin.

Les femmes aux arbres

Hervé : "A Herbole, il y avait des noyers, des figuiers, des grenadiers... C'est pour ça qu'aujourd'hui, dans chaque pavillon chaldéen du Val d'Oise, presque à chaque fois, vous trouverez un arbre fruitier"

Le chaleh

Des huit autres villages assyro-chaldéens que comptait cette zone montagneuse, Herbole était le plus important en taille. Ses habitants détenaient le secret d’un art textile unique, aujourd’hui disparu : le chalèh

Un peuple de bergers

Propulsés du jour au lendemain de leurs montagnes isolées à la ville, ces fils de bergers analphabètes se sont intégrés sans espoir de retour

L'église

Aujourd’hui, ce qui permet de maintenir unis ce peuple en diaspora, c’est la religion et la langue. Pour les chrétiens d’Orient, l’Eglise est un centre de vie à part entière. « Elle préserve notre histoire et notre culture », rappelle le père Sabri Anar, curé de Saint-Thomas Apôtre à Sarcelles.

Avec une capacité d’accueil de 800 places, c’est la plus grande église assyro-chaldéenne d’Europe. Construite en 2004, elle accueille en ses murs quatre messes hebdomadaires. Plus de mille enfants y suivent les cours de catéchisme.

Des églises remplies de fidèles, qui débordent sur le parvis

Les Chaldéens du Val d’Oise constituent une communauté très jeune et dynamique. La population a plus que doublé en douze ans, et l’église de Saint-Thomas Apôtre ne suffit plus à accueillir les fidèles. Des églises latines sont prêtées à la communauté chaldéenne, comme Saint François d’Assise, à Gonesse. Mais même là-bas, un tiers des fidèles doit rester à l’extérieur faute de place.

La future église assyro-chaldéenne d’Arnouville, construite selon un plan architectural traditionnel babylonien, devrait permettre de résoudre le problème. Frédéric Samat, conseiller économique à Saint-Thomas Apôtre auprès du Père Sabri, ouvre les grilles du chantier, qui s’étend sur plus de 4 000 m2.

Ce projet, la communauté l’attend depuis longtemps. « C’est important pour nos enfants surtout. C’est eux l’avenir ». Une de ses filles, Laurence, neuf ans, chante dans la chorale de l’église. « De façon générale, nos jeunes sont très investis, souligne-t-il, très fier.

La messe

La future église d'Arnouville

Financée par moitié par la communauté, la future église d’Arnouville, Saint-Jean-Apôtre accueillera plus de 500 fidèles

La langue des Chaldéens

Si leurs grands-parents et leurs parents discutent couramment entre eux en araméen moderne, ce n’est pas toujours le cas de la troisième génération d’assyro-chaldéens, qui a moins de vingt ans. Et parmi ceux qui parlent soureth, très peu en revanche savent le lire et l’écrire.

Depuis février 2013, Pablo Kirtchuk enseigne l’araméen moderne au lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles. Dans sa classe, un public assidu et motivé d’une dizaine de personnes. Un public pour l’instant exclusivement assyro-chaldéen. Des élèves de première, seconde et terminale, qui viennent sur leur temps libre. « Il n’y a pas de notes, pourtant ils sont ultra-motivés, s’étonne le linguiste. Certains souhaitent même déjà, à seize ans, transmettre un jour leur langue à leurs propres enfants. »

L'araméen, non pas une, mais des langues

Il raconte qu’il lui est arrivé d’enseigner à des jeunes qui n’étaient pas chaldéens, mais tout simplement curieux, ou qui avaient des amis de cette communauté et voulaient s’en rapprocher. D’ailleurs, il n’y a pas une langue, mais des langues araméenes. Des dialectes différents, qui varient en fonction des aires géographiques et des époques. Parmi eux, le dialecte oriental qu’il enseigne, parlé au Kurdistan. L’araméen occidental, parlé dans trois villages autour de Damas, et une forme intermédiaire, parlée dans une région de Turquie.

Le néo araméen dérive d’une langue qui était parlée en Mésopotamie il y a 3000 ans. Autre particularité, il n’a jamais cessé d’être parlé. « L’araméen parlé de nos jours est relativement différent du vieil araméen, précise le linguiste. On a un sentiment de familiarité mais pas de compréhension absolue ». Un peu comme si Rabelais regardait un texte en français moderne, en somme.

Le soureth actuel a son propre alphabet, le syriaque. Comme l’arabe, il s’écrit de droite à gauche. Un alphabet qui comporte une vingtaine de signes, « très vite acquis » selon Pablo Kirtchuk. L’Académie de Versailles envisage la perspective de transformer ces cours en option au bac. « Il y a des gens en France qui passent le bac en bambara ou en peul. Je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas se faire pour l’araméen », déclare-t-il.

Cours d'Araméen

Crédits

CREDITS



TEXTES

Tina Guichard


PHOTOS / VIDEO

Arthur Gauthier
Sylvain Raher


PRISE DE SON

Tina Guichard
Arthur Gauthier
Sylvain Raher


POST-PRODUCTION

Tina Guichard
Arthur Gauthier
Sylvain Raher


PHOTOS D'ARCHIVE

Gracieusement offertes par Hervé Ozkur


REMERCIEMENTS

Hervé Ozkur, Jean-Pierre Ozkur, Joseph Alichoran, Frederic Samat, Père Sabri Anar, l'EMI-CFD, Marc Mentre, Gilles Collignon, Henri Grinberg, Lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles, l'INALCO, Pablo Kirtchuk, Gary Yalap, Pascal Doman


Facebook : Shlama - La Chaldée aux portes de Paris

Contact : shlamaherbole@gmail.com