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AMIANTE, UN SCANDALE QUI N'EN FINIT PAS...

Depuis 1995, Gérard et Nicole Voide se battent pour que la pollution environnementale par l’amiante, survenue à Aulnay-sous-Bois, soit reconnue comme catastrophe sanitaire.

Lanceurs d’alerte à l’origine du mouvement associatif sans lequel rien n’aurait été possible,
le couple Voide s’est battu et se bat encore pour :
- prouver la pollution par l’amiante
- sécuriser la zone contaminée
- rechercher les victimes

Retour sur 20 ans de combat

vidéo : introduction par Gérard Voide

photo : 20 ans de dossiers

20 ans de dossiers
Au cours de leur enquête, Nicole et Gérard Voide ont acumulé des preuves de la pollution environnementale par le CMMP et compilé les dossiers médicaux des malades qu'ils ont réussi à identifier.

Partie 1 : pollution par l'amiante

20 ANS DE COMBAT

Pollution environnementale par l'amiante

En 1995, Pierre Léonard, le frère de Nicole Voide, déclare un mésothéliome, un cancer de la plèvre caractéristique de l’amiante, sans avoir été au contact de la fibre mortelle. Nicole se lance alors à la recherche de la vérité, sans se douter du long chemin qui l’attend.

« J’ai voulu savoir où Pierre avait inhalé ces fibres d’amiante ! » Nicole Voide, lanceuse d’alerte

Pierre n’a jamais été en contact avec cette matière au cours de son activité professionnelle, Nicole retourne alors à Aulnay-sous-Bois, ville dans laquelle son frère et elle habitaient enfants. Une ancienne riveraine lui parle du Comptoir des matières premières et des minéraux (CMMP). À l’époque, la famille Léonard réside non loin de cette usine qui « embrumait » tout le quartier sous une épaisse couche de poussière blanche. Résidants mais également scolarisés à deux pas de l’usine, Nicole est désormais convaincue que cette poussière est à l’origine du décès de Pierre, un an après qu’il ait déclaré son cancer.

Nicole envoie plusieurs courriers à la mairie d’Aulnay-sous-Bois afin d’en savoir plus sur les activités de l’entreprise. En 1996, elle reçoit une lettre officielle démentant l’utilisation d’amiante. Le premier d’une longue série de mensonges (diaporama « Des documents accablants »). Les autorités sont unanimes : la Préfecture nie la transformation d’amiante après la seconde guerre mondiale (il faudra attendre 2003 pour que la Préfecture reconnaisse la présence d’amiante au CMMP).

Nicole consulte les archives du cadastre, malgré l’interdiction de la mairie. Elle y trouve de nombreuses pétitions contre les poussières émises par les ateliers de broyage ainsi que sur le bruit émis par les machines. Mais surtout, elle y trouve le plan et l’autorisation d’ouverture du CMMP, déclaré alors comme atelier d’amiante.

« Suite au décès de Pierre, Gérard a commencé à chercher des preuves. » Nicole Voide

Gérard, son mari, prend le relais pour accumuler les preuves contre le CMMP : compte rendu d’incendie datant de 1962 et divers rapports qualifiant l’usine d’« atelier de broyage d’amiante ». Forts de ces éléments, Nicole et sa famille déposeront plainte contre X en 1997 pour le décès de Pierre.

Le couple mène ainsi l’enquête en solitaire pendant cinq années et accumule des éléments de preuves de la pollution environnementale par le CMMP. En cinq ans, les Voide constituent un dossier accablant, tiré des archives municipales, départementales et de la Préfecture. En juillet 2000, la plainte est acceptée. Nicole espère voir les responsables sur le banc des accusés, mais le procès aboutit à un non-lieu en 2013.

Ils décident alors de rechercher les autres victimes du CMMP. Ils louent une salle municipale et distribuent 4 000 tracts pour retrouver des malades ayant vécu à proximité de l’usine. À leur grand étonnement, une centaine de personnes répondent présent. Gérard et Nicole ne sont plus seuls, ils retrouvent d’anciens résidants du quartier, malades eux aussi de l’amiante. Des soutiens associatifs viennent ensuite renforcer les rangs et c’est ainsi que se crée, en 2001, le Collectif des riverains et victimes du CMMP, présidé par Gérard.

 

Définitions

Amiante
L’amiante est un produit minéral utilisé pour ses propriétés isolantes (chaleur et bruit) et ignifuges. Son effet cancérogène est connu depuis les années 1950, mais ce n’est qu’en 1977 que des mesures restrictives sont mises en place. Son utilisation n’est totalement interdite qu’en 1997.


Maladies de l'amiante
Les fibres d’amiante, inhalées, se déposent dans les poumons et sont ensuite capables de migrer dans l’organisme. Elles peuvent alors entraîner des maladies bénignes ou des cancers. Même en faible quantité, l’amiante peut entraîner des mésothéliomes (ou cancers de la plèvre - membrane qui entoure les lobes pulmonaires) et des cancers du poumon.

Le mésothéliome : LA maladie de l’amiante
Sur les 25 000 cas de cancer du poumon diagnostiqués chaque année, seuls 8 à 10% sont liés à l’amiante. Le mésothéliome est ainsi la maladie caractéristique de l’amiante avec plus de 90% des cas dus à l’amiante. Il s’agit d’un cancer assez rare qui touche qui peut toucher exceptionnellement le péritoine (membrane protectrice des intestins dans la cavité abdominale) ou le péricarde (membrane qui entoure le cœur).

Diagnostic
Il faut en moyenne 20 à 40 ans pour que se déclare un mésothéliome, soit longtemps après une exposition à l’amiante. Aujourd’hui, on observe des cancers suite à une exposition ayant eu lieu dans les années 1950 à 1980. Le mésothéliome se révèle soit par des douleurs thoraciques, soit par un essoufflement dû à la présence de liquide dans la plèvre (pleurésie). Le diagnostic est toujours difficile et nécessite une biopsie. C’est pourquoi un suivi médical est primordial pour les personnes exposées à l’amiante.

Source : Ligue nationale contre le cancer

photo : Gérard Voide

Gérard Voide, lanceur d'alerte
Grâce à un travail d'enquête minutieux, s'appuyant sur des travaux scientifiques et les plaidoiries des avocats, le couple Voide a reussi à débusquer les mensonges des autorités.

photo : couple Voide

Nicole et Gérard Voide
Couple soudé et courageux, Nicole et Gérard font face ensemble. Mais ils commencent à s'épuiser face à l'inconséquence des autorités auxquelles ils se heurtent depuis vingt ans.

Des documents accablants...

Des documents accablants...

La voix des victimes : Nicole Voide

La voix des victimes : Nicole Voide

La découverte du scandale
« A partir du moment ¬où la mairie nous a menti —en disant que le CMMP n’avait fabriqué que de l’oxyde de fer et du silice— j’ai commencé à chercher des preuves, des témoignages. On a récupéré de veilles pétitions avec les noms des pétitionnaires. J’ai pris le bottin de l’époque d’Aulnay et je suis allé voir toutes les personnes qui étaient encore sur place. Un voisin m’a dit qu’ils s’étaient battus à l’époque contre l’usine mais qu’elle était super protégée. Qu’ils n’avaient jamais rien obtenu, et que oui, bien sur, elle fabriquait de l’amiante. »

Le non-lieu de 2013
« Non-lieu : tous les protagonistes étant morts, les PDGs du temps du broyage et les préfets. Mais c’est quand même indiqué qu’ils n’avaient pas respecté les mesures de sécurité. Le parquet a annulé la mise en examen du CMMP en tant que personne morale sous prétexte que la loi sur les personnes morales datait de 1992. Ce qui n’était pas l’avis de la juge. Le délit aurait dû être reconnu à partir du moment où les conséquences du délit étaient connues. »

Une lutte de 20 ans
« J’ai toujours été persuadée qu’on arriverait à prouver la responsabilité du CMMP. Mais on est quand même fatigués aujourd’hui. Pour moi, en tant que sœur de victime, l’essentiel c’est que cette usine ait été désamiantée et démolie sous confinement total. C’est le plus important, parce que je me dis que la mort de mon frère aura servie à en éviter d’autres. S’ils avaient démoli n’importe comment l’usine…

La voix des victimes : la famille Mezoughi

La voix des victimes : la famille Mezoughi

Mohamed Mezoughi une famille ravagée par l’amiante
A Aulnay, le CMMP a recouvert pendant des dizaines d’années les environs de la rue de Mitry de poussière d’amiante et de mica et contaminé les employés de l’usine. Mais par ricochet, elle a aussi touché les familles des ouvriers. Comme dans les chantiers navals de Dunkerque ou dans les familles des ouvriers d’Amisol à Clermont-Ferrand, les femmes et les enfants des ouvriers du CMMP sont à compter parmi les victimes. A ce titre, l’histoire de Mohamed Mezoughi, fils d’un ancien employé de l’usine, est emblématique.

Ç’aurait pu être une belle histoire de famille, et Mohamed Mezoughi, souriant sexagénaire, nous aurait raconté ses souvenirs de jeunesse. Milieu des années soixante, alors jeune papa, il allait chercher son père au Comptoir de minéraux et matières premières (CMMP), rue de Mitry à Aulnay-sous-Bois, où celui-ci travaillait comme chef d’atelier. Ils revenaient à la maison familiale et déjeunaient ensemble, trois générations réunies et soudées. Le père ne prenait pas toujours le temps de changer son bleu de travail. Il fallait repartir à l’usine après, et puis ce n’était que de la poussière. De la poussière d’amiante. “Qui savait? demande tristement Mohamed Mézoughi. Qui connaissait les dangers de cette fibre? Pas nous, pas les ouvriers.” Son père est décédé d’un cancer des poumons en 1970, sa mère de la même maladie en 1999. Personne à l’époque n’a fait le rapprochement. Et puis, en 2011, le fils aîné de Mohamed Mezoughi tombe à son tour malade, et le diagnostic tombe : c’est un mésothéliome, un cancer de la plèvre. Ce cancer que l’on ne développe quasiment qu’à cause de l’amiante et qui emportera Hocine Mezoughi, 57 ans, en moins de neuf mois. Qui sait où a été contaminé Hocine? Architecte, chef de travaux pour des collectivités territoriales, il a pu inspirer de l’amiante sur de nombreux chantiers. Mais sa première exposition, c’est probablement là, dans la maison familiale, dans la proximité de ce grand-père. Cette certitude, que les parents et les frères et sœurs d’Hocine partagent désormais, amplifie leur douleur. “Vous m’avez demandé ce que je ressens. Eh bien, on ne vit plus. C’est pas plus compliqué que ça. On y pense du matin au soir. Ce n’est plus une vie…”

Mais il faut faire avec, dit-il, et affronter une adversité qui n’en finit pas de laminer la famille. “Mes frères et sœurs aussi sont contaminés, ajoute Mohamed Mezoughi. Nous sommes cinq garçons et quatre filles. Huit sur neuf sont touchés, certains même plus que moi.” “A cette époque-là, explique sa fille Jamila, ils habitaient tous dans la même maison, et mon grand-père, quand il travaillait à l’usine, évidemment, le soir, il ramenait ses affaires avec lui. D’ailleurs, ma grand-mère, qui est morte d’un cancer, c’est elle qui lavait les bleus de mon grand-père…”

Mais ce grand-père, pourquoi aurait-il été contaminé dans cette usine plutôt que chez Renault où il a travaillé auparavant? Mohamed secoue la tête: “Quand j’allais chercher mon père à l’usine d’Aulnay, argumente-t-il, il y avait parfois un tel nuage de poussière dans l’atelier que les ouvriers ne se distinguaient pas les uns les autres. Ils marchaient sur l’amiante comme sur un lit de bottes de paille.” Il joint le geste à la parole pour expliquer comment les ouvriers prenaient de pleines brassées de fibre broyée pour la mettre en sac. Le sort de ces ouvriers reste en partie inconnu. Mohamed Mezoughi n’a vu pratiquement que des immigrés travailler au CMMP. Certains ont pris leur retraite au Maroc ou en Algérie. D’autres sont morts en France, comme trois d’entre eux, morts jeunes d’affections pulmonaires, et qu’il connaissait personnellement parce que “c’était la famille” …

Mohamed Mézoughi parle doucement. C’est qu’il ne veut pas s’essouffler. Il confie son inquiétude. “Je tousse comme toussait mon père quand il a commencé à être malade. Parfois, je souffre tellement que je dois prendre des cachets pour dormir.” Un essoufflement dû à des plaques pleurales* diagnostiquées en 2005, qui lui ont valu d’être reconnu en maladie professionnelle. Je demande à monsieur Mezoughi s’il veut ajouter quelque chose à ce qu’il vient de raconter. Un long silence suit la question. De la tristesse à l’état brut remplit la pièce. Il se lève et quitte le salon. Quand il revient, il reprend posément : “les industriels savaient que c’était dangereux, mais pour eux, il n’y avait que l’argent. Ils pouvaient faire quelque chose pour nous protéger, même si ce n’était pas à cent pour cent. Et ils ne l’ont pas fait.”

*fibrose de la plèvre due à l’amiante. Les plaques pleurales sont associées à un risque accru de cancer broncho-pulmonaire et de mésothéliome.

Partie 2 : démolition et dépollution du site

20 ANS DE COMBAT

Démolition et dépollution du site

Dès mars 2001, des réunions du collectif avec le préfet sont organisées pour réclamer la déconstruction de l’usine et la dépollution du site, laissé à l’abandon depuis dix ans. L’usine, en ruines, est recouverte d’un épaisse couche de poussière et les murs cassés, ainsi que la toiture éventrée, ne garantissent aucune étanchéité. L’école maternelle du Boug se trouve pourtant à proximité immédiate des ateliers empoussiérés, ouverts aux quatre vents..

Une fois de plus, la Préfecture fait barrage et refuse cette première demande de sécurisation, au prétexte qu’il s’agit d’une propriété privée. En 2003, elle reconnaît la présence d’amiante et admet la nécessité d’un désamiantage et d’une démolition contrôlée. S’en suit alors un bras de fer avec les autorités qui se dédouanent de leurs responsabilités. En 2004, nouveau blocage, la Préfecture refuse de transmettre les résultats de l’étude de recherche d’amiante menée sur le site du CMMP.

Pire encore, l’ancien industriel ne se pliera en rien à la règle du « pollueur = payeur ». En 2005, le CMMP introduira deux actions en justice pour éviter de produire une étude de déconstruction et de désamiantage (et ainsi éviter de payer une facture s’élevant à deux millions d’euros). À la fin du mois de février 2006, le CMMP propose son plan de décontamination à ciel ouvert après un simple dépoussiérage partiel. Comment un tel chantier peut être envisagé, sachant que dans de telles conditions les poussières d’amiante seraient libérées sur les écoles et les habitations voisines ? Pourtant, c’est bien ce projet qui est accepté par toutes les instances, et avec la caution du Ministère de l’environnement.

En 2007, le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise établit définitivement que le désamiantage de la totalité du site est à la charge de l’ancien industriel et que la démolition des bâtiments incombe, quant à elle, à l’agence immobilière Kapa, le nouveau propriétaire des lieux. C’est une fois de plus grâce aux associations que les choses bougent. À force de consultations, l’Inspection du travail et la Caisse régionale assurance maladie d’Île-de-France (CRAMIF) signifient clairement au CMMP et à l’agence Kapa, de réaliser les travaux sous une « enveloppe étanche ». Les associations fourniront un devis des travaux estimés à un peu plus de 230 000 €. Afin de garantir la sécurité de l’endroit, la municipalité d’Aulnay acquiert le terrain pour conduire le chantier de désamiantage et de démolition. La note est salée car la démolition coûte près de dix-sept millions d’euros à la municipalité alors que l’ancien industriel n’aura déboursé que 400 000 € environ (soit moins de 2,5% du montant des travaux). L’usine est totalement détruite et le site décontaminé en 2009, soit 8 ans après les premières demandes du collectif.

« « Pour les victimes d’Aulnay, c’est une double peine : elles auront été contaminées et auront dû payer pour la décontamination du CMMP. » Gérard Voide

Autre bataille pour le collectif : la décontamination des sols. Ils sont truffés d’amiante sur la totalité de la surface du site, jusqu’à trois mètres de profondeur. Des traces d’hydrocarbures et de zircon radioactifs sont aussi présentes. Les demandes de dépollution des sols sont finalement entendues et les associations réussissent à faire déblayer la terre sur quatre-vingts centimètres de profondeur. Les associations jugeant les mesures de protections insuffisantes, elles obtiennent qu’une épaisse chape de béton soit coulée sur l’ensemble du site. À l’heure actuelle, le collectif se bat pour obtenir des garanties afin qu’à long terme aucun promoteur ne puisse racheter le site et creuser le sol qui n’a été que partiellement dépollué.

vidéo : le point de vue de Gérard 1

La voix des riverains

La voix des riverains

La voix des associations : Aulnay Environnement

La voix des associations

Robert Halifax
secrétaire général de l'association Aulnay Environnement

Le sous-sol est toujours amianté
Les bâtiments ont été détruits sous confinements en respectant l’environnement mas le plus gros problème actuellement, c’est le sous-sol qui est toujours amianté. Il y a une couche protectrice mise pour éviter que l’amiante se propage. La dépollution s’est faite sur un mètre mais on a bien été obligé d’accepter de dire que l’on protège le terrain tout en sachant qu’il y a des choses en dessous.

Pas de garantie sur l’avenir du site
Les garanties pour que le site ne soit pas reconstruit dans le futur ne peuvent être données que par l’Etat. Le problème, ce sont les informations délivrées dans l’autorisation de permis. Et en dehors de la mémoire, il n’y a pas de garantie à 100%. C’est un problème, on a demandé à la Mairie, main nous n’avons pas eu de réponse. Si cela dure, j’irais demander à la Préfecture.

Une nappe phréatique est située à 17m en dessous de la dalle
La nappe phréatique en dessous est contrôlée tous les mois. Il y a deux cheminées sur la dalle qui donnent directement accès à la nappe qui permettent de contrôle et dire que la nappe n’est pas polluée.

Partie 3 : recherche des victimes

20 ANS DE COMBAT

Recherche des victimes

Depuis 2001, le collectif demande aux autorités de retrouver les personnes exposées. Fait ahurissant, c’est le préfet qui demande aux associations de démontrer le lien entre les malades de l’amiante et le CMMP.

Dès 2003, les associations remettent dix-neuf dossiers de malades à la Direction départementale d’action sanitaire et sociale (DDASS) et à l’Institut de veille sanitaire (InVS). Une étude, sans travail de terrain, est envisagée, mais le projet n’aboutira pas. En 2005, la Cellule régionale d’épidémiologie (CIRE) promet une véritable étude, sur le terrain, pour déterminer l’impact de la pollution à l’amiante sur la population du quartier. Deux ans plus tard, l’InVS publie les résultats d’une étude ayant « eu pour objectif de vérifier l’existence d’au moins un cas de pathologie liée à l’amiante pour laquelle une exposition environnementale était la seule retrouvée et d’estimer l’ampleur de cette exposition passée en fibres d’amiante autour de l’usine au temps de son activité. » Les résultats obtenus confirment la pollution environnementale par le CMMP, en lien avec les pathologies dues à l’amiante chez les riverains.

Le rôle des associations et du couple Voide est encore une fois primordial dans cette affaire. Cette enquête sanitaire a été réalisée avec les trente dossiers de malades recensés par leurs propres moyens. C’est la première fois que les autorités démontrent une contamination environnementale de pollution à l’amiante. Jusqu’alors cela ne concernait que des expositions para ou professionnelles. Douze ans après le décès de son frère, Nicole Voide a enfin la confirmation que le CMMP est à l’origine de la pollution massive à l’amiante.

Au vu des conclusions et des recommandations émises, l’Agence régionale de santé (ARS) commandite une étude de faisabilité. Une fois de plus, les associations se mobilisent et fournissent les cent dossiers de malades utiles à la conduite de cette enquête. Elle est pilotée par le Groupement d’intérêt scientifique de surveillance des cancers d’origine professionnelle (Giscop 93) et a pour objectif de déterminer comment les personnes exposées peuvent être retrouvées.

Les résultats montrent qu’il est possible de retrouver les anciens écoliers, en croisant les registres des écoles avec ceux de la Sécurité sociale. Il est également possible de retrouver certains des anciens riverains et salariés, mais dans une moindre proportion et en mobilisant plus de ressources. Autre point essentiel, cette étude impose la mise en place d’une structure pluridisciplinaire (médecin, psychologue, assistante sociale…) en un seul lieu pour offrir un suivi médical d’une part, ainsi qu’une cellule de soutien et d’écoute.

L’Agence régionale de santé (ARS) vient de lancer une vaste campagne de recherche. Dès fin 2014, seuls certains anciens écoliers ont reçu une lettre les incitant à consulter leur médecin traitant. À l’heure actuelle, seuls 4413 courriers ont été aux 14800 anciens élèves identifiés.

Même s’il s’agit d’une grande victoire pour le couple Voide, leur combat est loin d’être terminé. En effet, le système de recherche et d’information des malades potentiels mis en place par l’ARS est insuffisant : - il ne concerne que les anciens écoliers ; - il ne propose qu’un suivi médical par le médecin traitant.

Pour répondre aux recommandations imposées par le Giscop 93, le comité de pilotage (formé par le collectif associatif) et la municipalité d’Aulnay-sous-bois décident de palier au manque de moyen mis à disposition par les autorités sanitaires. Une permanence est ainsi montée dans l’urgence, gérée par une équipe de cinq professionnels mais néanmoins bénévoles. Les associations obtiennent que ce lieu d’accueil figure dans la lettre d’information envoyée par l’ARS et la petite structure a été prise d’assault suite à la médiatisation de l’affaire, fin novembre.

L’équipe a déjà recontacté 150 personnes depuis la mi-décembre. Comme le pointait du doigt le rapport du Giscop 93, les personnes qui apprennent qu’elles ont été exposées à l’amainte ont besoin d’écoute et d’information. Marie-Fraçoise Roffort, l’infirmière de la permanence, le confirme : « Les gens qui nous viennent à nous sont, la plupart du temps, dans l’incompréhension. Pourquoi reçoivent-ils ce courrier maintenant, alors que les faits datent de plusieurs dizaines d’années ? On réalise avec eux un travail de mise en confiance en leur expliquant qu’ils ne vont pas forcément avoir un cancer. Notre mission principale c’est surtout de les rassurer. »

De nouveau, les associations et la détermination sans faille du couple Voide permettent aux potentielles malades et aux victimes de trouver soutien et écoute. Le plus important pour eux, est désormais de consilider l’équipe pour offrir aux personnées exposées un véritable suivi. D’autres combats restent à mener, comme obtenir la prise en charge des malades à 100% par la sécurité sociale. Mais pour le moment la permanence d’accueil s’est donné un nouveau défi : montrer aux autorités l’utilité et l’intérêt publique d’une telle structure.

Les associations devront encore accumuler des preuves pour se faire entendre mais aussi palier au désengagement des autorités sanitaires et des pouvoirs publiques.


Un scandale qui n’en fini pas.

 

« L’alerte lancée par les associations, à savoir l’existence d’une exposition environnementale ancienne à l’amiante à l’origine d’un premier cas de mésothéliome, était donc vérifiée. L’identification de personnes ayant développé des affections spécifiques de l’amiante, du fait d’une exposition uniquement ou majoritairement environnementale au voisinage du CMMP, signe la dangerosité des rejets de cette entreprise pour la population riveraine de l’époque. C’est la première fois en France que des cas strictement environnementaux sont mis en évidence dans le voisinage d’une ancienne usine de transformation de l’amiante. La sévérité des critères scientifiques retenus garantit la validité des résultats obtenus. »

Source : Institut de veille sanitaire - Rapport CIRE/InVS 2007

vidéo : le point de vue de Gérard 2

Recherche des anciens écoliers par l'ARS

La recherche des anciens écoliers par l'ARS

Questions à Joëlle Briot, CMMP

Questions à Joëlle Briot, P. D.-G. du CMMP

Forte du non-lieu dont a bénéficié l’entreprise suite aux 23 plaintes contre X déposées par la famille Léonard et d’autres victimes de la contamination par l’amiante, la P. D.-G. du CMMP réfute contre l’évidence l’impact de l’activité de son entreprise sur l’environnement.

Comment avez-vous accueilli ce non-lieu ?
J. B. :
Je crois à la justice de mon pays, à l’état de droit en France. Quand il y a un verdict, je considère que c’est juste. Et je considère que celui-ci est juste.

L’instruction a quand même confirmé “le non respect de la réglementation jusqu’en 1976 alors que les dirigeants du CMMP, les préfets, etc. avaient une parfaite conscience du danger”.
J. B. :
Ah non, un non-lieu, ça veut dire qu’il n’y a strictement aucune culpabilité. C’était une plainte contre X. Donc pour pouvoir prononcer une culpabilité, il fallait trouver un coupable. Mes grands-parents étant décédés, on ne pouvait plus accuser les personnes. Moi et ma mère n’ayant pas été contemporaines du broyage d’amiante, on ne pouvait pas être en cause non plus. Donc, restait l’entreprise, mais elle n’avait pas de responsabilité pénale avant 1994. Donc, effectivement on ne pouvait pas être condamnées.

Vous pensez vraiment qu’il n’y a aucune causalité entre la maladie des plaignants et l’activité de votre usine?
J. B. :
C’est un lien qui est très difficile à établir, et c’est la même chose avec l’étude épidémiologique qui a été faite depuis. Parce que l’amiante, il y en avait partout en Seine-Saint-Denis, il y en avait partout à Aulnay-sous-Bois. Donc, comment savoir que ce sont nos fibres qui ont empoisonné ces personnes-là?

Mais le CMMP était la seule usine qui broyait de l’amiante dans le quartier…
J. B. :
Il n’y avait pas d’autre usine qui broyait de l’amiante, mais il y avait d’autres usines qui manipulaient de l’amiante en vrac et en poudre. Vous pouvez en répandre dans l’environnement que vous soyez une usine de broyage ou une usine de mélange, par exemple les usines qui fabriquaient des plaquettes de frein. Le lien de cause à effet ne nous paraît donc pas manifeste et puis de toute façon, les acteurs ont maintenant disparu.

Alors, pour vous, l’affaire est classée?
J. B. :
Il y a encore un procès qui n’est pas fermé, c’est la partie anciens travailleurs. Mais la partie environnementale est fermée, oui.
*CMMP : Comptoir de minéraux et matières premières.

vidéo : Maître Lafforgue

Questions à Joëlle Briot, CMMP

Annie Thébaud-Mony
“On ne veut pas assumer le passif de l’amiante.”

Sociologue de la santé, spécialiste des maladies professionnelles et des risques industriels, Annie Thébaud-Mony s’est engagée dès le début de l’affaire du CMMP aux côtés de Nicole et Gérard Voide. Elle analyse les blocages institutionnels auxquels se heurtent encore aujourd’hui les victimes.

Dès 1995, avec le cas de Pierre Léonard, vous avez rapidement conclu à une contamination environnementale, et vous avez préconisé un dispositif permettant la recherche et le suivi des victimes…
ATM :
De mon point de vue, l’alerte donnée par Gérard et Nicole Voide aurait dû déboucher immédiatement sur l’ouverture d’un registre des cancers, en particulier des cancers respiratoires, puis, dès la découverte de cette usine, sur un suivi organisé pour les enfants des écoles, pour tous les travailleurs de l’usine, pour tous les travailleurs concernés par cette exposition, et bien sûr les riverains. C’est ce qui a été consigné dans le rapport du Giscop* en 2012-2013, mais dès 1995, j’étais convaincue que c’était des outils indispensables. Il a fallu vingt ans pour que, timidement, l’Agence régionale de Santé (ARS) dise qu’ils pouvaient peut-être faire quelque chose. Je crois à la justice de mon pays, à l’état de droit en France. Quand il y a un verdict, je considère que c’est juste. Et je considère que celui-ci est juste.

Contrairement aux préconisations du Giscop, l’Agence régionale de Santé est en train d’alerter uniquement les anciens écoliers…
ATM :
Le dispositif de l’ARS est très clairement insuffisant, car il laisse de côté deux populations majoritairement exposées : les travailleurs exposés professionnellement à l’amiante du CMMP, et puis tous les riverains. On sait très bien qu’un certain nombre de cas ne sont liés qu’à une exposition en tant que riverains de l’usine.

Qu’est-ce qui empêche l’ARS d’élargir le champ de sa recherche ?
ATM :
Vous avez par exemple un dispositif de santé publique autour du dépistage du cancer du sein. Comme jusqu’à présent on n’a pas inquiété les industriels sur la possibilité que les cancers du sein soient reliés à des risques industriels, il y a des dispositifs de dépistage qui ont été mis en place, qui sont gratuits et qui sont systématiques.

Pourquoi est-ce que dans le cas du CMMP, où on a une population très clairement exposée à un risque mortel de cancer, n’a-t-on pas mis en place un large dispositif, dès 1994, et depuis ?
ATM :
Parce qu’on ne veut pas assumer le passif de l’amiante. Et ça, pour deux raisons: une raison pénale, car ça veut dire mettre en cause la responsabilité pénale d’industriels qui connaissaient le risque et qui ont délibérément utilisé un poison mortel; et deuxièmement pour des raisons d’indemnisation, c’’est-à-dire qu’il est logique que cette population obtienne les indemnisations via le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (FIVA), mais celui-ci devrait lui-même se retourner contre l’exploitante, qui a bénéficié de l’exploitation et de l’héritage de cette exploitation. C’est-à-dire que madame Briot (P. D.-G. du CMMP, ndlr) actuellement, bénéficie d’une fortune qui a été construite, sciemment, sur ce poison mortel.

En ce qui concerne les contaminations environnementales, madame Briot récuse toute responsabilité, mettant en avant le non-lieu dont elle a bénéficié en 2013.
ATM :
En fait, la mort de sa mère a évité que celle-ci soit tenue pour responsable de ce qui se passait antérieurement à 1975. Et le caractère récent de la loi pénale sur les personnes morales a évité que le CMMP soit condamné en tant que personne morale (c’est à partir de 1994 que les délits de mise en danger d’autrui et que les personnes morales sont considérées comme responsables). J’ose espérer que les mouvements sociaux dans lesquels j’agis depuis un certain temps parviendront à obtenir que soit reconnus dans des conditions différentes les crimes industriels de ce type.

Qu’est-ce qui bloque la reconnaissance des crimes industriels ?
ATM :
Ce serait briser une impunité. Parce que, de fait, madame Briot bénéficie d’une impunité. Et c’est là que j’en viens à ce qui fait le thème de mon dernier travail de fond, ce qui fait la collusion entre les industriels et, pas seulement les chercheurs mais les institutionnels de la santé publique, c’est que nous sommes dans une période où la valeur économique prend le pas sur tout autre considération y compris la vie des gens. C’est-à-dire que l’Etat, les gouvernants assument de ne pas vouloir briser ce consensus qui fait que la valorisation économique est supérieure à tout autre forme, toute autre considération de principes fondamentaux. Nos gouvernants n’ont en tête que ce principe selon lequel, madame Briot, pour prendre cet exemple-là, à travers son exploitation du CMMP, produit de la valeur économique et donc ne doit pas être inquiétée sur le reste. Et cette histoire-là se répète sur tous les sites amiantés.

Et la responsabilité de l’ARS dans ce dossier ?
ATM :
Les responsable de santé publique, que ce soit monsieur Evin, directeur de l’ARS ou Marisol Touraine, ministre de la Santé, savent très bien que s’ils ouvrent la porte à un dispositif de santé publique qui se donne pour objectif à la fois la connaissance de l’ampleur de la catastrophe sanitaire et la justice, les victimes ne s’en tiendront pas là. Ni du point de vue de l’indemnisation auxquelles elles peuvent prétendre, ni du point de vue pénal. Parce qu’il faut que, dans cette société, ceux qui sont responsables de ces crimes industriels, de ces cancers, soient contraints à un moment donné d’assumer les faits dont ils sont responsables et qu’on peut qualifier de crimes industriels.

Pour l’instant, ce sont les victimes, potentielles ou avérées, qui payent les frais médicaux liés au dépistage auquel les encourage l’ARS…
ATM :
C’est un des aspects qui est inadmissible dans cette affaire, et l’absence de réponse de Claude Evin à nos préoccupations est stupéfiant. On est capable de déployer un dispositif de dépistage systématique du cancer du sein pour toutes les femmes de plus de 50 ans, en leur proposant une mammographie gratuite tous les deux ans, et on ne veut pas financer le coût du scanner pour quelques milliers de personnes potentiellement contaminées par le CMMP!
En fait, pourquoi est-ce que pour l’ensemble des coûts de cette histoire, l’Etat ne se retourne pas, alors qu’il en a les moyens, contre l’exploitante du CMMP? C’est au nom de cette logique dominante qui veut que le droit des plus forts annule pratiquement le droit des victimes…

*Groupement d'intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop 93). Le Giscop a réalisé une étude démontrant la contamination d’au moins 40 000 personnes autour de l’usine du CMMP, et la possibilité de retrouver une grande partie d’entre elles (riverains, ex-écoliers, ex-employés), en vue d’assurer un « suivi post-exposition ».

Annie Thébaud-Mony vient de publier “La science asservie. Santé publique, les collusions mortifères entre industriels et chercheurs”, éd. La Découverte, 2014. Elle y décrypte la façon dont certains grands groupes industriels, engagés dans des productions polluantes (amiante, plomb, nucléaire, etc.) ont développé, tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, avec la complicité de chercheurs “asservis”, un discours mettant perpétuellement en doute la toxicité et la dangerosité de leurs produits.

Remerciements/crédits

Remerciements

Nous tenons à remercier Nicole et Gérard, pour le temps qu'ils nous ont accordé et leur gentillesse.

Merci à la famille Mezoughi d'avoir partager l'histoire de leurs vies.

Merci à Annie Thébaud-Mony, de nous avoir accordé du temps et de nous avoir éclairé sur les enjeux économiques et politiques de cette catastrophe sanitaire.

Merci à Maître Lafforgue de nous avoir longuement reçu et de nous avoir expliqué les enjeux judiciaires de cette affaire.

Merci également à Marie-Françoise Rofort pour son accueil chaleureux.

Merci également à tous les protagonistes et aux riverains qui ont répondu à nos questions.

Nous remercions également l'équipe de l'Emi :
- Judith et Gilles qui nous ont encadré pour ce projet,
- Henri, pour son aide sur la plateforme web,
- Olivier pour la relecture des textes,
- Maryse, pour les "nocturnes",

Et l'ensemble des participants de l'option de Journalisme multimédia.

 

Enquête / textes :
Paul Barlet, photo-journaliste
Frédérique Le Brun, photo-journaliste
Charline Ollivon, éditrice

Crédits photo, audio et vidéo :
Paul Barlet
Frédérique Le Brun

Intégration :
Charline Ollivon

FIN

NOIR