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Thierry Dubois :
La mémoire de la route

Dans le milieu de l'automobile ancienne, on le surnomme « Monsieur N7 ». Dessinateur pour la presse spécialisée, scénariste, historien, Thierry Dubois raconte à travers ses croquis les voitures des années 1920 jusqu'au choc pétrolier de 1973, en les dessinant dans leur contexte. Véritable passionné, il possède une dizaine de voitures d'exception dans son garage et toutes sortes d'objets liés à l'histoire de l'automobile et des Trente Glorieuses. Portrait.

BALADE EN FORD T 1



Dimanche 8 février, 6 h 30.

Assis sur la banquette arrière d’un combi Volkswagen, un homme d’une soixantaine d’années s’éclaire à la lampe frontale pour lire la liste des participants de la parade organisée par Vincennes en anciennes. Cette association de propriétaires et de passionnés de véhicules anciens est la plus importante d’Île-de-France.

Ce matin, quarante membres du club se sont donné rendez-vous aux aurores devant le château de Vincennes. Invités à exposer leur voiture dans le cadre du 40e salon Rétromobile, les conducteurs doivent impérativement parvenir sur place avant l’ouverture des portes au public. Le temps est compté ; alors, le long du trottoir, chacun se tient prêt à rejoindre sa voiture et à suivre le mouvement.

En tête du cortège, le responsable logistique de l’association distribue encore les derniers tickets d’entrée du salon et la plaque de rallye à fixer à l’avant des vieilles autos. Parmi elles, une Peugeot 403, la légendaire coccinelle, une DS décapotable, une BSA à trois roues de 1930 ou encore la mythique Ford T. « C’est lui Thierry Dubois, Monsieur N7. Il va vous raconter ! », annonce le président en nous présentant à son propriétaire.

Bonnet d’aviateur et lunettes de pilote sur la tête, ce dernier inspecte une dernière fois le niveau d’huile de sa Ford T Speedster avant le départ de la parade. Direction le Parc des expositions, via Bastille, la place de la Concorde et les Champs-Élysées, sous les regards curieux des autres automobilistes et des touristes les plus matinaux.

BALADE EN FORD T 2



Réservé au premier abord, Thierry Dubois se livre derrière son volant, dès lors qu’on l’interroge sur l’histoire de sa voiture et sa passion pour les automobiles anciennes. Une passion dont il a même fait son métier : dessinateur.

Pas question d’ailleurs pour lui de flâner dans les allées du salon Rétromobile. Thierry Dubois est attendu sur le stand de son éditeur pour dédicacer son livre sur l’histoire de la Nationale 7, la route mythique entre Paris et la Côte d’Azur dont il est devenu le spécialiste.


LE DESSINATEUR



Un dessinateur à cent à l’heure

Une étagère remplie de vieux guides Michelin, des plaques rétro fixées au mur, des dizaines de voitures miniatures, des bornes routières, sans compter les nombreux livres et les photos d’époque. Dans sa maison de la banlieue ouest de Paris, Thierry Dubois s’est constitué un véritable musée de l’automobile.

Mais pour ce dessinateur né en 1963 d’un père français et d’une mère belge, la passion des vieilles voitures ne se limite pas à la simple collection de souvenirs et d’objets du passé. « La voiture toute seule ne m’intéresse pas. C’est dans son contexte qu’elle me plaît », explique-t-il.

Passé par l’armée et « pas mal de petits métiers », Thierry Dubois vit de son activité de dessinateur depuis une vingtaine d’années. Son travail : restituer les ambiances routières du passé, des années 1920 jusqu’au choc pétrolier de 1973, avec le plus d’authenticité possible. « Dans l’histoire, le XXe siècle restera comme le siècle de l’automobile. Elle a complètement révolutionné la vie des gens », rappelle-t-il, admettant être lui-même plus sensible « aux voitures de grande série, camions et utilitaires plutôt qu’aux véhicules sportifs. Tout ce qu’on voyait sur la route ».

Pour les représenter et éviter les anachronismes dans ses croquis, Thierry Dubois a longtemps arpenté les routes avec son appareil photo, accumulé de la documentation et rencontré des témoins du passé. C’est ainsi qu’il est devenu le spécialiste de la Nationale 7, cette route mythique reliant Paris à la Côte d’Azur.

« Je la fais six à huit fois par an », précise-t-il. Des kilomètres avalés pour son plaisir personnel, toujours au volant de ses vieilles voitures, mais aussi pour collecter la matière nécessaire aux nombreux ouvrages qu’il réalise sur le sujet.

Son coup de crayon, qui rappelle l’école belge de la BD, ne séduit pas seulement le milieu de l’édition. Thierry Dubois collabore également avec la presse automobile – il a notamment signé plus de mille dessins pour le magazine La vie de l’auto –, travaille pour la publicité et se montre même réceptif aux commandes étonnantes de certains particuliers.

« En général, ce sont des collectionneurs qui connaissent mon travail et qui se disent : ‘Ce serait sympa d’avoir un dessin de ma voiture dans la circulation des années 1950.’ Ils me font confiance », commente celui qui signe également les scénarios de son ami belge Jean-Luc Delvaux. Complices, les deux dessinateurs ont créé ensemble le personnage de Jacques Gipar : un journaliste et chroniqueur judiciaires des années 1950 … passionné d’automobile ! Intitulé La Station du clair de lune, le tome 6 est attendu dans le courant de l’année 2015.

 

Ses amis parlent de lui

Jean-Luc Delvaux, dessinateur et collectionneur de voitures anciennes installé à Liège, connaît Thierry Dubois depuis 15 ans.
« Avant notre première rencontre, j’avais lu un article auquel était associé un dessin de Thierry dans L’Auto journal. À ma grande surprise, nous avions le même style, le sens du détail, l’amour des bagnoles anciennes. Je lui ai écrit, et depuis nous travaillons ensemble.

Nostalgiques des années 50, que nous n'avons pas connues, nous retenons toujours le bon côté de cette période, ce qui se reflète dans notre style de dessin, les couleurs... Thierry apporte la précision historique aux scènes, sa culture est immense. »
Les deux amis ont collaboré sur plusieurs projets dont la BD La route bleue et les aventures de Jacques Gipar aux éditions Paquet.

Thierry Cohet, rédacteur en chef de La vie de l’automobile, a reçu un envoi spontané de dessins de Thierry Dubois en 1992.
« Son humour nous a beaucoup plu et notre collaboration a démarré. Ses dessins apportent un décalage, un clin d’œil à l’iconographie traditionnelle de notre magazine.

Mais si on ne se prend pas au sérieux dans le milieu, les collectionneurs connaissent les modèles automobiles et apprécient la rigueur de Thierry dans ses dessins. C’est toujours un honneur pour les gens de voir leur propre voiture croquée par Thierry Dubois. »

SON BUREAU 1

Une mobylette Motobécane, un panneau de signalisation, une pompe à essence rétro… Thierry Dubois collectionne toutes sortes d’objets miniatures liés à sa passion, comme ici sur l’étagère du vestibule.

SON BUREAU 2

Pour éviter les anachronismes dans ses croquis, Thierry Dubois a photographié sur les routes des centaines de voitures et de camions. Il a regroupé ces images dans des boîtes classées par marques et par modèles. « Aujourd’hui, les choses sont bien plus simples avec Internet », reconnaît-il.

SON BUREAU 3

Dans son travail, Thierry Dubois n’hésite pas à se servir de vieilles photos d’archives et de guides d’un autre temps. Des outils qui lui permettent de restituer avec authenticité des scènes du passé.

SON BUREAU 4

LE DESSINATEUR EN ACTION

DANS LE GARAGE 1

DANS LE GARAGE 2

 

La Peugeot 404 Super Luxe de 1964 :
« C'est la voiture la plus facile pour faire la Nationale 7, se balader. Ma dernière virée avec elle remonte à l’année dernière. Je l’ai acquise par l'intermédiaire d'un club de la 404 en 1999, elle roule à nouveau depuis 2005. Je l'ai remise en état. Elle est dans son jus, avec les bagages en carton et cuir sur le toit ouvrant.

Cette voiture a été produite jusqu’en 1975. Elle garde une technologie assez ancienne mais qui convenait à la clientèle plutôt conservatrice de Peugeot. Les lignes italiennes et la conception de la 404 sont très modernes. Elle monte à 130 km/h, et son intérieur cuir est très confortable ».

DANS LE GARAGE 3

 

La Ford vedette de 1953 made in France :
« Je l’ai acquise grâce à un copain il y a trois ans, c’était une belle opportunité. Elle a servi de modèle dans la bande dessinée Trafic sur la Grande Bleue car elle ressemble à une voiture de gangster. On est dans le rififi à Neuilly quand on roule avec ça. Elle a un moteur V8.

Ce modèle, petit pour les Américains, était en fait la plus grosse voiture de grande série de la production française. Il y a énormément de place à l'intérieur. On y est très bien. Ce qui est marrant, ce sont les portières qui s’ouvrent comme les portes d’une armoire. »

DANS LE GARAGE 4

 

La Ford T de 1925 fabriquée en France :
« Celui-ci est un coupé deux places avec une ligne superbe, c’est pourquoi je l’ai acheté. Il est cosy, confortable. Il fait 60 à 65 km/h. On prend le temps. La Ford a été vraiment conçue à l'époque comme une voiture pratique, pour rouler au quotidien, ce qui n’était pas l’usage. L’automobile était plutôt réservée aux riches et apparentée au jouet.

Ford l’avait créée pour tous, ses ouvriers d'abord. C’était une première, la voiture n’étant pas démocratisée dans le reste du monde. Milieu de gamme dans les années 1920, cette Ford T est plus grosse que la 404 et la DS, les plus imposants modèles automobiles des années 1960. Ça laisse songeur. »

DANS LE GARAGE 5

 

La pompe à essence :
« Elle est emblématique des années 1950-60, je l’ai récupérée dans un vieux garage. »

DANS LE GARAGE 5b

DANS LE GARAGE 6

 

La plaque Paris - Côte d'Azur de 1930 :
« Un ami me l’a passée. Elle vient d’un ancien musée de voitures dans le Loiret. »

La borne kilométrique :
« Elle a été trouvée le long d'une route qui a été débaptisée depuis. Elles sont en plastique depuis 1968, pour des raisons de sécurité .»

DANS LE GARAGE 7

 

Le scooter ALCYON Paris-Nice de 1956 :
« Au Moto Salon, au Parc Floral de Vincennes, j’ai flashé sur un scooter à restaurer. Les mots « Paris Nice » s'étalent en lettres chromées sur son tablier. Ce fut un cadeau pour mes 50 ans. »

Ce modèle a été produit entre 1955 et 1958 par les établissements Gentil, à Courbevoie.

INTERVIEW VIDÉO

LES RECONSTITUTIONS


Thierry Dubois remonte le temps

Pas seulement dans ses dessins. Pour faire revivre les vieilles voitures et les ambiances routières du passé, Thierry Dubois n’hésite pas à employer les grands moyens et à… remonter le temps ! Ainsi, c’est lui qui était à l’initiative de la reconstitution d’un énorme bouchon, le 15 août 2013, dans le petit village de Tourves.

Situé au cœur de la Provence, sur la fameuse Nationale 7, le lieu était réputé dans les années 60 pour ses embouteillages interminables, provoqués par les départs et les retours de grandes vacances. « Jusqu'en 1968, toute la circulation de Paris à Nice passait par ce petit village, il n’y avait pas encore l’autoroute », raconte Thierry Dubois.

Pour rejoindre les cités balnéaires en vogue, les vacanciers n’avaient donc pas d’autre choix que de traverser le village. Les jours de grands départs, jusqu’à 28 000 véhicules pouvaient s’y croiser dans la rue. « Tourves avait la particularité de faire 4 mètres de large au point le plus étroit. Deux camions ne pouvaient pas s’y croiser ».

En 2011, Thierry a convaincu le maire du village de reconstituer ce bouchon. Une grande fête populaire, qui avait alors attiré des milliers de personnes. Depuis, passionnés, nostalgiques et curieux rejoignent Tourves tous les deux ans pour participer à l’événement avec leurs 2CV, 4CV, Ami 6, Peugeot 3 et autres Triumph TR, exclusivement des modèles de 1935 à 1968. Même les forces de l’ordre y sont reconstituées avec les motos et les uniformes d’époque. Pas encore confirmé, le prochain « Bouchon tourvais » pourrait être organisé au mois d’août 2015.

SES PROJETS

Pour aller plus loin

Le blog de Thierry Dubois
Son site sur la Route Nationale 7
Reportage Des racines & des ailes

 

Un parc vintage

En attendant, Thierry Dubois travaille sur un autre projet d’envergure, au dessus du village de La Rochepot, sur le site de Bel-Air. « C’est un endroit assez mythique sur la Nationale 6 entre Paris et Lyon. Il y avait une grande côte assez difficile pour les poids lourds et puis le site est assez extraordinaire ».

Son idée : ouvrir « un parc, une sorte de parc de loisirs à l’échelle 1, pour les amateurs de vintage et de voitures anciennes. Pour faire revivre ce lieu riche en souvenirs, Thierry Dubois travaille notamment avec le soutien de la Communauté d’agglomération Beaune Côte et Sud et de son président, Alain Suguenot. Concrètement, les acteurs du projet envisagent de reconstruire près de deux kilomètres de route ancienne avec des vieux garages et des restaurants vintage.

« Ce sera un lieu où les gens auront plaisir à se balader, qu’ils aient une voiture ancienne ou pas, et où ils pourront retrouver cette ambiance des années 50-60 », précise Thierry Dubois. Séquence nostalgie.

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